Réflexions en confinement

 

Confinement peut sonner comme renfermement et isolement. C’est le cas pour plusieurs personnes dans cette situation de pandémie. Ce mot peut aussi être synonyme d’introspection et de prises de conscience sur soi, sur son mode de vie ainsi que sur la société. Nous sommes entrés dans l’intimité, à plus de deux mètres de distance, de sept personnes qui ont partagé avec nous leurs pensées, leurs craintes et leurs propres constats durant cette étrange période que nous vivons.

Texte: Marie-Anne Dayé
Photos: Alexandre Gilbert
 
 

Martin Parrot, co-propriétaire du Griendel, planifiant l'avenir de son entreprise qui est temporairement fermée jusqu'à nouvel ordre.

 

 
MARTIN PARROT, 38 ANS, CO-PROPRIÉTAIRE DU GRIENDEL
Le dimanche 15 mars a signé le début d’une longue série d’interrogations et de stress pour la majorité des propriétaires de restaurants, de bars et de salles de spectacles. La crise a fait mal, et va continuer à faire des ravages pendant plusieurs mois encore pour ce secteur de l’économie.
Martin Parrot, co-propriétaire de la brasserie artisanale Griendel dans le quartier Saint-Sauveur, en est bien conscient et craint que trop de petites entreprises en souffrent longtemps et finissent par fermer. Même si le gouvernement octroie des prêts, ce qui donne un bon coup de main dans l’immédiat, c’est tout de même un fardeau de dettes qui est «pelleté vers l’avant», selon lui. «La majorité des restaurants indépendants ou familiaux au Québec dégagent des marges de profit de 3 à 4%. Si tu es fermé pendant un mois, et ouvert à moitié pendant un mois et demi ou deux mois, tu viens de perdre ta rentabilité dans ton année complète. Il y a même de bonnes chances que ça te fasse couler.»
 
 

Artiste inconnu, mars 2020.

 

 
Depuis le début de la crise, Martin passe le plus clair de son temps à renégocier des ententes de paiement avec ses fournisseurs et des moratoires avec les institutions de crédit, à appliquer sur des programmes d’aide gouvernementaux, et, avec ses associés, à esquisser des scénarios pour l’avenir de la microbrasserie. «Honnêtement, avant que j’aie une confirmation du prêt fédéral et de certaines autres mesures auxquelles nous étions admissibles, j’avais de la misère à dormir.» Le Griendel, comme plusieurs commerces du centre-ville, est encore une jeune entreprise pour laquelle deux mois ou plus d’inactivité est évidemment un danger. Lui qui est aussi président de la SDC de Saint-Sauveur, et donc en lien étroit avec les commerçants du quartier, croit fermement que les moratoires sur les paiements de taxes doivent être rallongés au-delà du 1er juillet. «Juillet c’est tôt. Et pour des entreprises qui risquent leur pérennité, ça va être tough
La brasserie offre l’option pour emporter, mais la place est bien vide pour un pub de quartier. «Ça me fait du bien de ralentir, de prendre du temps pour moi, mais c’était quand même un bel endroit joyeux, le Griendel, et là, c’est vide. Ça, ça me manque.» Depuis quelques semaines, il alterne entre le bureau du Griendel et son appartement, situé non loin dans le quartier, pour faire de la paperasse. Alors qu’avant, il ne déjeunait pas et dinait sur le pouce, maintenant, il prend le temps d’aller manger chez lui. «J’habite à côté, c’est pas si compliqué. C’est niaiseux, mais je ne l’ai presque pas fait avant. Juste ça, ça fait du bien.» Lorsque la situation va revenir à une certaine normalité, on le verra souvent au Griendel, mais aussi au comptoir des restaurants et des cafés du coin qu’il aime fréquenter.
 

Maude Bernier, confinée à son domicile, avril 2020.


 
MAUDE BERNIER, 24 ANS, ARTISTE
Auteure-compositrice-interprète, Maude, alias Aura Jean, a dû annuler le lancement de son premier album en raison de la paralysie créée par la pandémie. Les pratiques étaient faites, il lui restait juste à présenter le spectacle. «J’ai été un peu déçue parce que c’est tellement un dur labeur qui culminait enfin. En ayant un peu de recul, je me suis rendue compte que j’étais beaucoup trop épuisée mentalement et physiquement pour commencer une période de shows. Ça n’aurait pas marché, j’aurais fini par casser en deux, je pense. Pour moi, ce qui est en train de se produire en ce moment, c’est un peu salvateur.»
 
 

Chercher son air. Auteure: Ariane Brodeur, avril 2020.

 

 
Avant le confinement, Maude multipliait les mandats et vivait dans un mode de productivité qui lui laissait peu de temps de repos. Difficile d’être créative dans ces conditions, selon elle. «Si j’avais une minute à moi, il fallait qu’elle soit dépensée en composant, en apprenant sur la théorie. Il fallait absolument que je fasse quelque chose de nécessaire de mon temps, et pour moi, le repos, ça n’existait pas. J’étais vraiment contaminée par cet état d’esprit de productivisme.» Compositrice, nouvellement professeure de chant avec 15 élèves, gestionnaire d’un collectif de 30 musiciens classiques, directrice des concerts classiques de la relève... Maude était tout simplement exténuée, son trouble d’anxiété généralisée n’aidant pas. Elle se rend compte aujourd’hui que ce besoin d’être productive était probablement lié à la peur de ne pas joindre les deux bouts à la fin du mois.
Elle se dit consciente et reconnaissante d’être dans une bonne situation en ce moment : personne de sa famille n’est à risque, sa santé est bonne, elle vit en colocation et ne souffre pas de solitude. Elle s’adapte et profite de son temps libre pour créer. «En tant qu’artiste, et je pense que pour n’importe qui, le silence est tellement un puits créateur intense. Se ramener à ne rien faire, porter attention à ce qui se passe autour, c’est vraiment dans le calme qu’on peut avoir accès à tout ça.»
 
 

Véronique Bouffard, infirmière de liaison, un mois après avoir contracté le coronavirus, avril 2020.

 

 
VÉRONIQUE BOUFFARD, 37 ANS, INFIRMIÈRE DE LIAISON
«J’ai eu un peu le syndrome du soldat qui est blessé lors d’une bataille et qui ne peut pas y retourner. On a le désir d’aller aider, mais on se sent inutile parce qu’on ne peut pas retourner sur le terrain. On se sent aussi impuissant face à tout ça.» C’est le sentiment qu’a eu Véronique, infirmière de liaison dans un hôpital de la région de Chaudières-Appalaches, après avoir été testée positive à la Covid-19 en mars.
Elle a été en contact avec une patiente qui en était atteinte, mais les symptômes de diarrhée, de crampes intestinales se sont déclenchés une semaine plus tard, et à cela se sont ensuite ajoutés de la toux et une grande fatigue. Après avoir téléphoné à la ligne Covid-19 pour les employés, elle est allée passer un test la même journée, et le lendemain elle recevait le résultat, qui était positif. «On se sent coupable de savoir qu’on a pu le donner à quelqu’un.» Après une semaine de confinement, c’est son fils de 3 ans et son conjoint qui l’ont contracté. «Dans un 4 et demi, c’est difficile de ne pas contaminer sa famille!»
 
 

Affiches du projet Les couleurs essentielles de Paperole sur la rue St-Joseph à Québec, avril 2020.

 

 
Cette période d’isolement lui a fait prendre conscience que malgré son grand dévouement pour les autres — elle dit qu’on l’appelle souvent « mère Teresa » —, elle doit aussi prendre soin d’elle. «C’est dans ma nature, j’aime ça. Mais je vais le faire en m’assurant que moi, ça ne me pénalisera pas.» Elle réalise également qu’on met les personnes âgées de côté, mais que l’on devrait les considérer davantage. Pour elle, il est évident que les CHSLD devraient tous être gérés par l’État. «C’est sûr qu’il y a un manque de personnel, que des fois il faut couper quelque part, mais la qualité des soins, je sais qu’elle est là.» Selon elle, les grandes lacunes se situent plutôt dans les résidences privées.
La première chose qu’elle fera quand on sera tous déconfinés? Passer du temps avec sa grand-maman qui vit en résidence, et qui a dû être séparée de son mari, car la condition d’Alzheimer de celui-ci s’est aggravée. En perte d'autonomie, il a dû être transféré en CHSLD. Et les au revoir, en raison du confinement, ont été brefs et plus froids qu’ils ne l’auraient été normalement. «Ma grand-maman se trouve sans époux du jour au lendemain, et elle ne peut même plus le voir. La coupure est faite. Le matin, elle le voyait et avait une relation avec lui, et le soir c’était fini.» Ce que Véronique espère, c’est que son grand-père les reconnaîtra dès que le confinement sera terminé.
 
 

Chantale Tremblay lisant un livre sur son balcon, profitant du mieux qu'elle peut des premiers jours du printemps, mars 2020.

 

 
CHANTALE TREMBLAY, 59 ANS, BÉNÉVOLE
C’est probablement une déformation professionnelle, mais Chantale me propose un café avant de débuter l’entrevue par téléphone. «Crème? Sucre?» Cette question faisait partie intégrante de son quotidien avant que le gouvernement ne demande aux restaurants de fermer temporairement leurs portes. Infirmière retraitée et maintenant bénévole et membre du conseil d’administration au Café la Mosaïque, situé dans le Vieux-Lévis, elle mettait ses énergies et ses habiletés relationnelles dans ce projet communautaire qui accueille des clients de tous horizons. «Je me rends compte de la richesse que j’ai dans mon quotidien, des relations que j’ai tissées à travers le bénévolat. J’ai réalisé que j’avais ce besoin-là de faire œuvre utile, de me réaliser à travers mes activités qui apportent aux autres.»
 

Façade du Café La Mosaïque, présentement fermé pour une période indéterminée, mars 2020.


 
À défaut de pouvoir servir café, soupes et salades aux clients, elle s’occupe comme elle peut, tout en continuant à offrir les ateliers du Café la Mosaïque par l'intermédiaire de Zoom. «Je fais mon possible!», dit-elle en riant. Elle fait des commissions pour des amis qui en ont besoin, prend des marches deux fois par jour pour le plaisir de rencontrer des gens, «ne serait-ce que des bonjours même à ceux qu’on ne connaît pas, tout en respectant le deux mètres», précise-t-elle. Dans son appartement, qui n’a jamais été aussi propre, elle se retrouve en «zoothérapie intensive» avec ses chats Polo-Tendresse, Mini-Fée et Jinny Dee Dee, elle tricote, elle poursuit la rédaction de son livre qu’elle intitulera Chronique d’une bipolaire qui se soigne et elle rencontre ses amis sur FaceTime, avec qui elle a d’ailleurs célébré son anniversaire le 26 mars, coupe de vin à la main.
Elle sent que les gens ont pris conscience de l’importance du relationnel, de prendre du temps, de repositionner leurs valeurs, de prioriser, de constater que ce qu’on pensait absolument essentiel, eh bien, on peut finalement s’en passer. Lorsque le confinement sera terminé, la première chose qu’elle fera sera de retourner au café pour prêter main-forte à l’équipe. «Je vais apporter une tourtière du Lac-Saint-Jean! Je vais la mettre sur le comptoir et on va partager ça. Et un pain sandwich, s’il le faut!»
 
 

Rébecca Perreault et sa mère Renée Breton, avril 2020.

 

 
RENÉE BRETON, 59 ANS, MÈRE DE RÉBECCA
Le confinement n’est pas synonyme d’isolement ou d’angoisse pour Renée. Au contraire, cette situation n’est pas tellement différente de celle qu’elle vit depuis le 28 mars 2019, date à laquelle elle a appris qu’elle avait un cancer du sein. Ce qui change, c’est qu’aujourd’hui, elle se sent beaucoup mieux et marche souvent dehors pour observer les oiseaux. L’ornithologie est sa passion. «Là, je suis plus en forme pour le faire, et c’est la seule chose qu’on peut faire! Moi je me sens plus revivre, tu comprends?»
Les sorties au restaurant ou au cinéma, la bouteille de vin de temps à autre, ça ne faisait plus partie de ses dépenses. Car elle vit avec l’assurance invalidité, qui représente environ 1000$ par mois. «Je suis habituée de me restreindre dans tout tout tout. Alors le confinement, pour moi, ça ne fait pas de différence.» Heureusement, sa fille Rébecca, qui est revenue vivre avec elle durant ses études, l’aide pour les courses, la cuisine, et lui prête sa voiture. Malgré sa précarité financière, Renée demeure très positive et reconnaissante du soutien offert par sa famille, ses amis, et même des gens qu’elle ne connaissait pas, durant l’épreuve qu’elle traverse depuis l’an dernier. «On le voit, avec le Coronavirus, comment le Québec se regroupe, s’entraide. C’est la même chose quand tu as un cancer. On peut être surpris de toute l’aide qu’on peut avoir.»
Ce qui lui crée un peu d’insécurité actuellement, c'est par rapport à la suite des traitements de chimiothérapie, à l’automne. Elle qui a été coiffeuse durant 40 ans dans une résidence pour aînés devra trouver un autre emploi. «Peut-être que l’avenir va être en ma faveur parce qu’on va avoir tellement besoin de reconstruire le côté économique au Québec, il va peut-être y avoir des emplois qui vont se créer qui vont m’intéresser.»
La situation actuelle n’apporte donc pas que du négatif selon elle, même si elle s’attriste que certaines personnes «vont tout perdre». Elle pense que notre environnement aura un répit, et que «c’est le virement que la planète doit prendre». Ce qui lui manque le plus durant le confinement, ce sont les contacts humains. Se réunir en famille, et serrer dans ses bras sa mère qui vit dans une résidence pour aînés. «Chez nous, on va se faire un party de colleux! »
 
 

Arc-en-ciel collés sur la vitrine d'un commerce de Lévis, mars 2020.

 

 
RÉBECCA PERREAULT, 27 ANS, ÉTUDIANTE ET FILLE DE RENÉE
«On se rend compte que le sentiment de sécurité est vraiment un état d’esprit précaire. Qu'il y a beaucoup d’aspects qui doivent être comblés pour atteindre la paix d’esprit et que tout ça est un peu fragile. Il y a plein de monde qui doivent en arracher en ce moment.» Rébecca vit avec sa mère Renée. À deux, elles réussissent à s’entraider financièrement, mais les moyens sont limités. Elle a entamé les démarches pour obtenir une prestation en tant que proche aidante, mais elle se dit découragée par la complexité de la demande.
Son emploi à la Ville de Lévis au Service des loisirs, des sports et de la vie communautaire a cessé dès le début du confinement. Ce qui l’occupe actuellement, en plus des promenades dans le bois, de la contemplation des couchers de soleil et de la préparation de son futur potager, c’est la rédaction de son essai pour sa maîtrise en sciences géographiques, qu’elle poursuit. Mais son projet d’études ne peut être complété cette année. «J’étais supposée partir l’été passé faire ma recherche [de terrain] au Mexique, mais ma mère a appris qu’elle avait le cancer, donc je suis restée. J’étais supposée partir cet été, mais là, il y a le Coronavirus. J’ai l’impression que je ne finirai jamais l’école!»
Malgré sa déception, elle réussit à voir les aspects positifs de la situation. «Pouvoir me lever tard sans mettre de cadran, c’est assez positif! On se rend compte que ça n’a pas de bon sens de se lever et d’aller dans le trafic chaque matin pour rien. On réorganise le travail.» Sociable, mais s’adaptant bien à la solitude, elle ne rêve au moment où elle pourra faire le party avec ses amis proches, à défaut de ne pouvoir profiter du Festival d’été cette année.
 
 

Arc-en-ciel peint dans la vitrine d'un commerce de Québec, avril 2020.

 

 
COLETTE, 86 ANS, GRAND-MAMAN
La solitude liée au confinement n’ébranle pas Colette, car elle se définit elle-même comme étant une femme autonome et indépendante, familière avec les journées en solo. Cela ne l’empêche pas d’apprécier le fait que «le téléphone sonne en masse» par les temps qui courent; ses enfants et ses petits-enfants s’occupent d’elle, et ceux qui vivent à Québec l’aident à faire ses courses, même si normalement, elle préfère ne rien demander à personne. «Ils sont déjà assez gentils de faire les commissions pour nous, on essaie de pas les obliger à fouiller pour rien dans l’épicerie. La farine de maïs, j’en ai plus, est-ce que [ma fille] va savoir où est-ce que c’est placé exactement? Ça va l’obliger à faire des recherches inutiles et rester plus longtemps à l’épicerie, je ne veux pas la mettre en danger. Il faut y aller sagement partout.»
Pour occuper ses journées, elle lit, prend des marches, se plonge dans les mots croisés et les casse-tête, et cuisine beaucoup. «J’ai toujours trouvé que cuisiner, c’est m’occuper de moi-même». Mais cuisiner pour sa famille, c’est ce qui lui manque le plus. «Être tous ensemble assis autour de la table avec une bouteille de vin, jaser, niaiser un peu…» À l’occasion de Pâques, cette table était bien vide. Mais elle n’a pas manqué de faire ses fameuses crêpes farcies qu’elle a distribuées à ceux qui normalement auraient été à ses côtés pour la fête.
 
 

Module de jeu interdit d'accès, parc du Patro Laval, avril 2020.

 

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